Le Danube

Fleuve du Danube

Navigable jusqu’à Ratisbonne, le Danube emprunte la seule voie naturelle à travers l’Europe centrale et orientale. Tantôt limite (Empire romain), tantôt voie de pénétration (Ostrogoths, Wisigoths, Huns, etc.) et de conquêtes sanglantes (Ottomans), il est incontestablement un grand creuset européen de civilisation.

Histoire du fleuve du Danube

Entre 29 av. J.-C. et 10 apr. J.-C., la conquête romaine atteint le Danube. Le fleuve devient une limite (limes). Au nord se situent les territoires des Barbares qui se font de plus en plus menaçants. Les grandes invasions, qui débutent en 375, s’achèvent à la chute de Rome, en 476. Cet événement n’interrompt pas l’arrivée de peuples dans le bassin du Danube: les Bulgares, venus de Russie, s’installent sur leur territoire actuel au VIIe siècle, tout comme les Slaves du Sud (Serbes, Croates). À la fin du IXe siècle, les Hongrois s’établissent en Pannonie.

Rome contre Byzance

Les peuples du Danube deviennent, à partir du VIIIe siècle, l’enjeu d’une lutte d’influence acharnée entre les deux Églises chrétiennes. Celle de Rome, appuyée par la puissance germanique montante, parvient à évangéliser certaines régions (Pologne, Bohême, Hongrie, Croatie, Slovénie); c’est principalement par crainte de fournir un prétexte à une croisade germanique que les princes de ces régions optent pour le catholicisme. Byzance ne parvient à convertir au rite orthodoxe que les peuples du sud-est du bassin du Danube (Bulgares, Roumains et Serbes), malgré certains efforts d’adaptation aux langues slaves, comme l’élaboration de l’alphabet cyrillique. La prise de Constantinople par les croisés (1204), débouchant sur la fondation de l’Empire latin de Constantinople, met un terme à la lutte d’influence entre cette ville et la chrétienté d’Occident.

Habsbourgs contre Ottomans

À partir de 1353, les Turcs, venus d’Asie Mineure, franchissent le détroit du Bosphore. Dominant le sud des Balkans (prise de Constantinople par Mehmet II en 1453), ils entreprennent la conquête du bassin du Danube, voie de passage naturelle vers l’Europe des «infidèles». Les Hongrois, écrasés par l’armée de Soliman le Magnifique, sont soumis en 1526 (bataille de Mohács). Les Habsbourgs, avec Ferdinand Ier, se trouvent alors en première ligne face à l’Empire ottoman: Vienne est assiégée en 1529 et 1683. Le secours d’une autre puissance catholique, la Pologne, permet à l’Autriche de reprendre l’offensive.

Dorénavant, les Habsbourgs font reculer les Ottomans et étendent progressivement leur influence dans le bassin du Danube. La Hongrie et la Croatie sont reprises: Budapest et Zagreb peuvent ainsi participer au mouvement intellectuel qui anime l’Europe au XVIIIe siècle. La partie ottomane du Vieux Continent, figée dans des structures archaïques, reste complètement étrangère à ce mouvement. Paralysée par la rivalité qui oppose la Russie orthodoxe à l’Autriche catholique – nations convoitant la partie orientale du Danube –, la reconquête marque le pas. La Serbie ne commence à secouer le joug ottoman qu’en 1830; la Bulgarie et la Roumanie obtiennent leur autonomie en 1878. Après 1880, le Danube se trouve partagé entre plusieurs petits États qu’opposent des rivalités territoriales, sur fond d’hégémonies russe et autrichienne.

Le Danube : un fleuve «balkanisé»

Le morcellement géographique de l’Europe danubienne limite les échanges. La navigation reste modeste, bien que le fleuve soit déclaré «international» en 1815 au congrès de Vienne. Dans la partie germanique du fleuve, on entreprit de détruire les écueils, et un canal, de faible capacité, fut construit pour contourner les Portes de Fer. En 1914, d’importants travaux portèrent sur l’endiguement de 5 000 km dans la plaine pannonienne. Après 1921, l’effondrement des empires ne favorise pas le développement commercial. Les petits États danubiens, qui se livrent à une sévère concurrence, n’ont guère de biens à échanger.

Ils développent leur propre industrie, incitant l’Autriche et la Bohême à trouver de nouveaux débouchés; dans le même temps, ces deux nations réalisent de nets progrès sur le plan agricole et cessent, à leur tour, d’être les clients de la céréaliculture danubienne. Le trafic fluvial, essentiellement à vocation régionale, reste donc faible (14 millions de tonnes en 1937, contre 90 millions sur le Rhin).

Le fleuve sous la «guerre froide»

À partir de 1948, le gel du commerce s’accentue. Le «rideau de fer» se dresse entre l’ouest (RFA, Autriche) et l’est du bassin: la navigation danubienne est réservée aux «riverains». À l’ouest, l’Autriche et la RFA vont, entre 1950 et 1965, équiper le Danube d’une série de centrales hydroélectriques, dont cinq avec une capacité de production supérieure au milliard de kilowattheures.

La navigation bénéficie de ces travaux mais ne se développe guère, par manque d’accès à la partie orientale du fleuve. À l’est, les eaux du Danube ont été utilisées pour développer d’importantes zones irriguées (Hongrie, Serbie). En 1972, la Roumanie et la Yougoslavie ont achevé le plus puissant barrage d’Europe – celui de la Volga excepté –, Djerdap (10 milliards de kilowattheures) sur les Portes de Fer, désormais contournées par un canal accessible aux navires de 5 000 t. Au-delà, la capacité est limitée à 4 000 t puis à 2 000 t au niveau de la capitale slovaque.

Les échanges internationaux n’atteignaient cependant en 1989 que 3 millions de tonnes, contre 140 millions sur le Rhin. Il s’agissait surtout de pondéreux destinés aux industries lourdes développées dans chacun des pays du Comecon, dont les échanges se limitaient souvent à leurs propres espaces nationaux.

Un nouvel axe pour l’Europe

En 1984, la Roumanie procéda à l’achèvement d’une liaison entre la mer Noire (à ConstanÜa) et le Danube, permettant de raccourcir la route fluviale de 400 km pour les navires de 5 000 t. En amont, les Allemands ont achevé le canal Main-Danube (677 km) en août 1992. Des bâtiments de 3 300 t peuvent désormais relier le Rhin au Danube, rendant ainsi possible une liaison de 3 500 km entre Rotterdam et la mer Noire. Il subsiste toutefois un dernier obstacle à une liaison à grand gabarit entre mer du Nord et mer Noire: entre Bratislava et Budapest, le Danube divague en effet dans des bancs de sable et de graviers.

Ces problèmes devaient trouver une solution avec les barrages de Nagymaros (Hongrie) et de Gabcikovo (Slovaquie). Mais l’éventualité de perturbations écologiques inhérentes au projet hongrois ayant été dévoilée, un violent mouvement de contestation conduisit le gouvernement magyar à renoncer au barrage de Nagymaros en 1989. Le projet de Gabcikovo, désormais modifié, fut repris par les autorités slovaques, ainsi que la retenue complémentaire de Nagymaros: sans cette dernière, le barrage menacerait des régions rurales peuplées par la minorité hongroise de Slovaquie (qui voit dans l’hypothèse d’inondations et de contamination des nappes phréatiques une agression contre son identité).

Après l’effondrement du bloc socialiste, on assiste, pour la première fois dans l’histoire, à l’émergence d’un axe de relation majeur au centre de l’Europe. À la tutelle soviétique s’est substituée, en particulier avec l’ouverture du canal Main-Danube, l’incontestable supériorité économique allemande.

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