Euphrate

Euphrate

En turc Firat , en arabe al-Furat, l’Euphrate, long de 2 700 km, prend naissance au nord du lac de Van, aux confins de l’Arménie, dessine une grande courbe en Turquie, puis s’enfonce légèrement dans le plateau syrien désertique, qu’il parcourt sur 650 km, où il ne reçoit, en rive gauche, que deux affluents (le Balikh et le Khabur). Puis c’est l’entrée dans la plaine mésopotamienne, parcourue sur 1 235 km en territoire irakien. Les eaux du fleuve n’ont cessé d’apporter la vie dans les terres du Croissant fertile, sans toutefois donner naissance à une maîtrise hydraulique comparable à celle de l’Égypte.

Le fleuve Euphrate

Le régime du fleuve Euphrate est de type pluvio-nival, marqué par les pluies méditerranéennes de saison froide et la fonte des neiges des montagnes de Turquie orientale. À l’entrée en Syrie, le débit moyen de l’Euphrate est de 830 m3/s (écoulement annuel de 28 milliards de mètres cubes). Le débit diminue légèrement pendant la traversée syrienne; les apports du Khabur et du Balikh ne compensant pas l’évaporation durant la traversée, il n’est que 775 m3/s à la frontière irakienne. Le débit s’affaiblit considérablement en aval en raison de l’évaporation et de la difficulté de l’écoulement: il n’est plus que de 218 m3/s à Hit.

Les étiages estivaux sont très prononcés (360 m3/s alors que le débit moyen est de 775 m3/s) et, surtout, ils interviennent à la fin de l’été alors que les besoins en eau sont encore élevés. Par contre, la crue maximale peut atteindre 8 000 m3/s. À ces fortes variations saisonnières s’ajoute une très forte irrégularité interannuelle (de 1 à 4).

L’aménagement du fleuve en Iraq

L’utilisation des eaux de l’Euphrate est fort ancienne. Dès l’Antiquité, de grands travaux ont été engagés, tout autant pour lutter contre les inondations que pour les diriger, les canaliser et répartir les crues. Cette entreprise a connu son plus vif éclat au début de l’empire abbasside; depuis, les ouvrages ont été mal entretenus ou abandonnés. L’irrigation était assurée par trois procédés traditionnels: les machines élévatrices, d’un très faible rendement; l’inondation de crue; la dérivation en de nombreux canaux.

Actuellement, les données du problème ont changé. La demande en eau d’irrigation a beaucoup augmenté, en raison de l’extension des cultures et de la croissance de la population. La production d’électricité hydraulique apparaît souhaitable, mais surtout l’utilisation des eaux du fleuve fait l’objet de très âpres rivalités entre les trois pays riverains: l’Iraq, la Syrie, la Turquie. C’est en Iraq que les travaux d’équipement sont les plus anciens. On peut estimer que l’équipement du fleuve est terminé; il a fallu lutter contre les inondations et les irrégularités interannuelles, toute une série de barrages a été construite à cet effet.

Par contre, la salinisation des sols reste un problème entier et un frein considérable à la mise en valeur. La salinisation a, en partie, des causes naturelles: les eaux du Tigre et de l’Euphrate contiennent une charge non négligeable de sels dissous et ne peuvent être utilisées sans précaution; l’écoulement des eaux s’effectue très difficilement et favorise ainsi la salinisation.

Dès l’entrée dans la plaine en amont de Bagdad, le Tigre et l’Euphrate coulent entre des digues dans un lit exhaussé par rapport à la plaine qui les environne. L’irrigation par gravité ne pose aucun problème: tous les canaux s’étirent entre des digues au-dessus des champs. En revanche, l’écoulement des nappes est très lent; d’immenses marais jalonnent la plaine, surtout en basse Mésopotamie. L’action humaine contribue également à l’extension de la salinisation. L’eau est utilisée sans contrôle et, à certains égards, gaspillée. L’extension de l’irrigation ne peut s’envisager qu’avec la mise en place d’un système de drainage. L’entreprise est difficile.

De Bagdad au Golfe a été entreprise la construction d’un grand canal de drainage pour évacuer vers la mer les eaux salées au lieu de les rejeter dans les fleuves: long de 565 km, ce «troisième fleuve», qui passe en siphon sous l’Euphrate, a été achevé en 1992 et pourrait permettre de gagner par la dessalinisation 1,5 Mha. Mais cette réalisation est perçue aussi comme une opération politique dirigée contre la communauté chiite locale et contre les Arabes des marais, dont le cadre de vie et les conditions d’existence seraient totalement transformées.

Syrie et Turquie: de nouveaux utilisateurs

Les pays riverains en amont de la Syrie et la Turquie ont également entrepris l’équipement du fleuve, qui peut être une menace sur les disponibilités en eau de l’Iraq dans l’avenir. La construction du barrage de Tabqa, en Syrie, a été conduite de 1968 à 1973 avec l’assistance soviétique. Ce barrage-poids crée une retenue, le lac Assad, qui couvre 640 km2 et emmagasine 12 milliards de mètres cubes. La puissance installée permet de produire 5,6 milliards de kWh, mais l’intérêt principal du barrage est d’augmenter les superficies irriguées en Djézireh. Opération symbole à laquelle s’identifie le régime alaouite.

Au même moment, la Turquie s’engageait dans la construction de retenues sur la partie amont de l’Euphrate. Le fleuve représente, à lui seul, environ 45 % des potentialités hydroélectriques du pays. Première étape, le barrage de Keban, terminé en 1974, fournit exclusivement de l’électricité (1,2 milliard de kWh).

Le projet turc, en aval de Keban, est beaucoup plus ambitieux pour les vingt prochaines années. Cette gigantesque opération hydraulique se décompose en treize sous-projets: sept sur l’Euphrate et ses affluents et six dans le bassin du Tigre, réunissant une vingtaine de barrages. Le barrage Atatürk, la pièce essentielle (48 milliards de mètres cubes), est entré en service en 1992. Le tunnel d’Urfa, tunnel hydraulique le plus long du monde, apportera l’eau à la plaine d’Urfa-Harran, un second canal irriguera la plaine de Mardin-Ceylanpinar et des pompages arroseront les plateaux qui entourent le lac, portant la superficie irrigable à 706 000 ha (sur 1 700 000 prévus en tout). Une dizaine de centrales hydroélectriques produiront 26 milliards de kWh, dont 8,1 pour Atatürk et 7,3 pour Karakaya. Quand tous les projets turcs (22 barrages et 19 centrales) qui intéressent aussi bien la vallée de l’Euphrate que celle du Tigre viendront à réalisation, on estime qu’ils absorberont entre 17 et 34 % du débit. Si tout se passe comme prévu, le débit de l’Euphrate en Syrie devrait être réduit de 11 kilomètres cubes et celui du Tigre de 6.

Le fleuve de la discorde

L’accord est difficile entre les trois pays pour la répartition équitable des eaux. L’imprécision du droit international en ce domaine ne facilite pas les choses. Il n’existe pas d’accord tripartite mais deux séries d’accords bilatéraux. D’après un accord bilatéral syro-turc de 1987 portant sur les quotas, la Syrie reçoit 500 m3/s (soit 15,75 km3) alors que le débit naturel de l’Euphrate à l’entrée en Turquie est de 28 km3. Un autre accord bilatéral syro-irakien (avril 1990) prévoit une répartition proportionnelle des eaux de l’Euphrate entre les deux pays (42 % pour la Syrie, 58 % pour l’Iraq) quel que soit le débit du fleuve, soit en année «normale» 6,6 km3 pour la Syrie et 9 pour l’Iraq. Bagdad et Damas souhaiteraient renégocier ces accords mais pas la Turquie. L’utilisation des eaux de l’Euphrate complique encore plus les relations interétatiques dans cette région du monde.

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